La tradition est faite pour l’homme et non l’homme pour la tradition, au prix de sa dignité et de sa vie. Si, au nom de la dignité humaine, surtout de la femme, l’excision, le mariage forcé ou précoce, qui étaient la tradition de certains peuples, sont aujourd’hui combattus, puis les rites du veuvage, les règlements dans les couvents ancestraux, la lutte traditionnelle Evala, les rituels ancestraux de l’intronisation et des obsèques des chefs traditionnels, qui étaient autrefois la chasse gardée de certaines traditions au Togo , ont subi des réadaptations, il est impérieux que les rites initiatiques Akpédou en pays kabyè connaissent eux aussi une innovation.
Akpédou, qui est le passage de la jeune fille kabyè de l’âge d’adolescence à l’âge adulte à travers des rites initiatiques, est une véritable richesse léguée par les ancêtres aux peuples kabyè. Une initiation ancestrale transmise de génération en génération devrait donc être perpétuée en se transformant dans un dialogue avec les réalités de chaque génération. Car la culture ne se limite pas à la reproduction du passé. Elle est aussi innovation, réinvention, dialogue entre l’ancien et le nouveau. Lorsqu’on observe le déroulement des rites initiatiques de la jeune fille kabyè, quelques aspects avilissants, notamment le rasage complet des cheveux de la tête, les rites de vérification en public de la virginité et l’exposition de la nudité, méritent un dialogue sincère pour comprendre leurs intérêts de nos jours.
Contrôle de la virginité
L’un des actes les plus attractifs, dès qu’on parle des rites Akpédou, est la vérification de la virginité. Dans l’objectif d’amener la jeune fille kabyè à pratiquer l’abstinence et à rester chaste jusqu’au mariage, les ancêtres ont institué la vérification de la virginité chez la jeune fille proposée pour les rites Akpédou.
Dans certains cantons, c’est par la pierre sacrée, dite pierre des fornicateurs, ou une hutte avec une petite entrée juste assez large pour le passage d’une tête humaine que les initiées ayant déjà connu des garçons sont détectées. Celle qui, malgré sa non-virginité, se hasarderait à s’asseoir sur la pierre sacrée était châtiée sur place par une sorte d’hémorragie ou par une attaque d’abeilles. Les mêmes exigences étaient observées pour le cas du passage par le trou de la case. Seules les vierges pouvaient y rentrer ; les non-vierges étaient coincées en s’y hasardant.
Malheureusement, bien que cette pratique de nos jours soit maintenue, les fétiches ou les ancêtres représentés par la pierre de fornicateur et la case à petit trou ne font plus peur aux initiées non-vierges. En effet, les sanctuaires ancestraux qui existent encore sont si violés ou corrompus de nos jours à telle enseigne que les non-vierges, et même celles qui ont fait des avortements, peuvent s’y asseoir ou passer à travers le petit trou sans aucun châtiment des ancêtres. Quelle est alors l’importance de ce rituel ? L’autre paradoxe, c’est que la virginité d’une fille avant le mariage, qui naguère était une vertu recommandée, exigée et entretenue par les coutumes et les religions ancestrales, est de nos jours obsolète, oubliée ou abandonnée. Seule la religion chrétienne, dite étrangère ou du Blanc, continue au contraire de l’enseigner et de la promouvoir pour la pureté et la chasteté de ses fidèles devant Dieu. La virginité d’une fille avant le mariage qui faisait aussi la fierté et l’honneur par le passé aux parents, aux familles et à la fille elle-même n’est plus tant convoitée aujourd’hui.
Pourquoi obliger la jeune fille à montrer tout son corps et ses parties intimes, qui devraient être une exclusivité pour son futur mari, à tout un canton avant de devenir épouse et mère ? La question fondamentale qui mérite d’être posée est de savoir si ce rituel est diffamant ou honorifique pour la jeune fille à l’époque présente, où connaître un garçon avant le mariage n’est plus un scandale.
Exposition de la nudité de l’Akpénou
L’un des côtés sombres des rites initiatiques Akpédou en pays kabyè, en dehors du rasage complet des cheveux de la tête et du contrôle public de la virginité, est la sortie nue en public des Akpéma.
La procession de nos jours en état de nudité de l’Akpénou à travers les maisons, quartiers et villages jusqu’au sanctuaire est une mauvaise interprétation de la conception des ancêtres. La première idée qui traverse depuis toujours l’esprit du commun des mortels lorsqu’on parle des rites Akpédou est l’exposition de la nudité de l’Akpénou. Ce rite, qui humilie et rabaisse la gent féminine, devrait être repensé ou supprimé, comme ce fut le cas des rites de veuvage et de l’excision.
À l’origine, la nudité de l’Akpénou n’était pas un scandale comme c’est le cas aujourd’hui. En effet, garçons et filles marchaient nus jusqu’à l’âge adulte. C’est le jour de la sortie officielle, après les rites dans le sanctuaire, qui marque le début de la vêture de la fille devenue épouse et mère. À partir de cet instant, l’Akpénou devenue épouse cesse d’être nue ou d’exposer sa nudité, et une femme qui se déshabille en public, surtout dans la colère, est considérée comme une malédiction pour les spectateurs. En effet, la sagesse des ancêtres proscrit l’exposition des parties intimes par lesquelles on donne la vie. L’intention des ancêtres était donc d’exalter la femme et de solenniser le jour où elle mettrait fin à l’exposition de sa nudité en devenant épouse. Quelle justification pouvons-nous donner aujourd’hui quand on exige des filles qu’elles sortent nues, elles qui ont toujours été habillées depuis le berceau ? N’est-ce pas tordre le cou à la sagesse des ancêtres, ridiculiser et instrumentaliser la femme?
Le hic, c’est qu’au commencement, comme nous l’écrivions dans notre précédente parution, tout comme les Akpéma, les Evala sortaient eux aussi nus dans les arènes pour lutter (d’où l’expression «mowoki Evalou ladiènao», je vais pour voir le sexe de Evalou). Pourquoi les conservateurs de la tradition ancestrale ont-ils pu aujourd’hui autoriser les Evala à porter des culottes pour protéger leur nudité lors des luttes, tout en refusant aux Akpéma de se vêtir lors de leur initiation ?
La présence autour de certaines sanitaires de l’édition 2026 des Akpéma, rapportée par l’un de nos reporters, nous a permis de toucher du doigt de nombreux actes qui interpellent plus d’un. La plupart des sanctuaires dans lesquels se déroulent les rituels sont dans un état d’insécurité criarde.
Outre le déroulement des rituels généralement jusque tard dans la nuit, les sanitaires jadis interdits d’accès, surtout lors des cérémonies, à tout le monde, sont transformés en marchés publics où tout quidam peut circuler librement et caresser les parties intimes des Akpéma au vu et au su de tout le monde sans être inquiété. Certaines marraines qui tentaient de s’opposer aux attouchements des Akpéma et à l’intrusion dans le sanctuaire du public, composé en majorité de jeunes garçons, sont brutalisées.
À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, où, depuis son balcon, toute personne malintentionnée peut, à l’aide de son téléphone Android, filmer ou prendre des photos des Akpéma en état de nudité en procession vers le sanctuaire à des fins de chantage et de dénigrement, il est urgent que le gouvernement, les gardiens des us et coutumes, les défenseurs des droits de l’homme et surtout de la femme, analysent les dangers et les risques auxquels ce pan de l’initiation Akpédou peut donner lieu. Sinon, quelle est concrètement, sur le plan culturel et cultuel, l’importance ou l’intérêt de l’exposition de la nudité d’une fille avant son mariage ? Les coutumes sont-elles faites pour honorer la femme ou pour la déshumaniser ? Qu’apporte aujourd’hui concrètement de positif aux coutumes, à la société et à Akpénou le fait pour cette dernière de marcher totalement nue en pleine journée à travers tout un canton, suivie d’un long moment d’obscurité sur une montagne touffue d’herbe?
Certes, il est nécessaire de faire la promotion de la culture et des coutumes, mais dans le respect de la dignité humaine. C’est en ce sens qu’il est important que les institutions en charge des droits de l’homme et celles de la culture scrutent sérieusement les faits et gestes des rites initiatiques Akpédou afin de conserver ce qui donne un sens à l’être humain , élève la femme et rejeter ce qui l'humilie ou ce qui peut jouer contre sa reputation dans le furtur .
Les garants des us et coutumes doivent comprendre et accepter que la culture et les traditions sont des constructions humaines destinées à structurer la société, créer du lien et donner du sens. Lorsqu’elles deviennent destructrices ou aliénantes, leur raison d’être disparaît. L’humanisation des cultures est un processus nécessaire pour que l’évolution sociale accompagne le respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine. Que nos cultures, au lieu de nous rabaisser, exaltent plutôt la mémoire de nos ancêtres. Nous n’avons nullement la prétention, en abordant ce sujet, de nous ériger contre les coutumes ancestrales en général et des rites initiatiques des Akpéma en particulier, mais plutôt de faire leur promotion en leur donnant un sens actualisé capable d’attirer et de susciter une acceptation et une adhésion massive des jeunes.
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