«L’important n’est pas ce qu’on fait de nous mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous»
Ces dernières décennies le continent africain, à la faveur de multiples crises, connaît un regain d’intérêt pour l’idéal panafricain ou plutôt une renaissance « de la passion panafricaine ». Revendiquée et portée à la fois par des intellectuels, des politiques, des forces sociales et religieuses, il se veut une quête de référents nouveaux pour penser et panser l’Afrique après le désenchantement des indépendances. Ses coryphées se donnent pour tâche essentielle, la recherche d’éléments en deçà de l’esclavage et de la colonisation pouvant constituer les fondements d’une idéologie politico-religieuse émancipatrice ou plutôt salvatrice pour les peuples africains. Ils soutiennent que la désillusion post-coloniale et l’incapacité des Africains à transformer leur réalité résulteraient, entre autres, d’un abâtardissement philosophique et religieux. Ils croient comme l’affirme. par ailleurs, le théologien de la libération Gustavo Gutierrez qu’ «en matière de spiritualité chacun doit savoir boire dans son propre puit» Le Dieu d’Abraham perçu par les spiritualistes africains, notamment les Kémites, comme un Dieu étranger aux réalités et la vision du monde de l’Africain ne saurait com- prendre l’histoire de ce der- nier marquée par l’esclavage, la colonisation et le néo- impérialisme. Les religions abrahamiques introduites donc en Afrique au cours de l’histoire ne peuvent la sauver. Au contraire, elles l’auraient placée dans une extériorité religieuse et conduit ses peuples dans une scissiparité plombante. Dans un tel contexte, seule une révolution religieuse qui se traduirait par un «retour aux sources» pourrait permettre d’envisager un véritable salut pour le continent et ses peuples. Autrement dit, pour une véritable renaissance africaine il faudrait se délester de ses religions et retourner aux pratiques culturelles et religieuses précoloniales .
Quelles sont leurs raisons et comment comprendre la notion de «retour aux sources africaines»? De quel «avant colonial» parlons-nous et quel est son contenu ? De quelle espérance peut-il être porteur ? En somme, notre passé peut-il véritablement venir au secours de notre avenir tout en sauvant notre présent?
1- Un passé qui ne passe pas: L’œuvre du «christianisateur»
Point n’est besoin d’être un observateur averti pour conclure avec le Pape Benoît XVI que la situation actuelle de l’Afrique ressemble à celle du grabataire de la piscine de Bethesda, souffrant depuis plusieurs années et qui est à la recherche d’une aide pour plonger dans la piscine et guérir. La paupérisation, la mort prématurée et injuste, les fractures sociales ou encore l’incurie des élites questionnent l’affirmation et la réception des religions abrahamiques dont nous sommes devenus des hôtes. Tel un supplice de Tantale, la grande nuit de la domination/ dépendance de l’Afrique semble se prolonger indéfiniment. L’aspiration à être ou encore le droit d’exister comme peuple libre est sans cesse ajourné. Tout se passe comme si le simple désir de salut-c’est-à- dire la création d’une société juste et fraternelle (...) le passage du moins humain au plus humain (..) l’engagement pour la libération suffisait pour repousser l’objet du désir. Le problème semble se poser avec encore plus d’acuité pour le christianisme qui annonce un Jésus venu donné la vie et la vie en abon- dance. Le christianisme parvenu sur les terres -t-il africaines perdu sa puissance créatrice et libératrice?
Pour le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boudaga il est, de toute évidence que le christianisme lors de son expansion en Afrique a rompu avec ses valeur d’origines à sa voir la libération de toutes servitudes par le renversement des ordres de dominations lui préexistants et l’annonce de la vie. La faute reviendrait, semble-t-il an missionnaire blanc. Fils de son temps, il était convaincu que l’Afrique et ses peuples étaient dans la nuit de la raison et de spiritualité et qu’il fallait les en sortir. Aussi, plutôt que d’annoncer l’Evangile et laisser la possibilité de son appropriation/apprivoisement à l’Africain, il a préféré lui prêcher sa vision du Christ en le contraignant à s’y conformer. Persuadé qu’il était, à tort ou à raison, investi d’une mission salvatrice, il régla l’extérieur de la vie de l’Africain et le soumit à sa représentation du Christ et de son Evangile.
Il fallait à n’importe quel prix christianiser. C’est-à-dire, considérer les «traditions religieuses [africaines] comme un mélange informe de ruses du démon dont il faut faire table rase pour sauver les âmes au Christ» puis implanter l’Eglise. Autrement dit, créer des succursales par la reconstitution « dans les territoires de mission, des dépendances des Eglises occidentales avec leurs structures administratives, leur clergé, leur liturgie, leur morale et leur droit ». La plupart des missionnaires s’étaient alors coalisés avec le colonisateur pour pouvoir soumettre les plus hostiles et en contrepartie apporter la bénédiction divine à l’œuvre colonisatrice afin que sa brutalité soit pardonnée par les peuples colonisés. Mais l’Évangile lui-même n’autorise pas l’impérialisme religieux, la dépendance spirituelle ou encore l’activisme de l’offre du salut qui fait violence aux consciences et prend d’assaut les âmes pour les soumettre au Christ. C’est pourquoi avec l’avènement de l’autodétermination certains africains ne pouvaient s’empêcher de con- sidérer globalement le christianisme comme une croyance aliénante et le missionnaire comme l’autre face du colonisateur autrement dit un << christianisateur ». Ces derniers préconisent alors le re- tour aux sources ancestrales. Mais alors, comment comprendre cette invitation au retour au passé?
2- Retour ou recours aux « sources ancestrales « ?
Le prosélytisme en faveur d’un «retour aux sources» africaines notamment aux valeurs et pratiques spirituelles précoloniales ne s’explique pas uniquement par l’attitude des christianisateurs », même si, elle demeure la vulgate des panafricanistes spiritualistes. Car, il faut le reconnaitre le << christianisateur >> a aussi soigné, éduqué etc... Et, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. La catéchèse du retour aux «sources ancestrales» de l’Afrique procède également d’une réflexion profonde sur l’identité africaine, réflexion légitime qu’il ne faudrait pas oblitérer dans le débat actuel sur la renaissance africaine. En effet, écrit le Père Adoukono, à propos des Défis de l’Eglise en Afrique, «il faut un chez soi pour rendre possible l’accueil de l’autre, pour entrer en dialogue avec lui « et aujourd’hui, « l’Afrique moderne est largement en extériorité par rapport aux cultures africaines qu’elle ignore, et parfois même méprise pour se glorifier de sa culture occidentale d’emprunt «. L’identité désigne, selon Aimé Césaire, ce qui est fondamental, ce sur quoi tout le reste s’édifie et peut s’édifier; le noyau dur et irréductible; ce qui donne à un homme (ou une femme), i une culture, à une civilisation sa tournure propre, son style et son irréductible singularité» . En ce sens, l’identité peut être considérée comme ce qui fait non seulement la particularité d’un peuple mais aussi le moteur de sa culture. Cette dernière étant le processus concret par lequel une communauté humaine s’organise matériellement à la lumière des valeurs qu’elle s’est fixée, afin que celles-ci aient une incidence effective dans l’organisation sociale du cadre matériel de vie reconnu comme spécifique C’est en ce sens que le discours du salut par le «retour aux sources ancestrales» pour le salut pourra être pertinent.
En effet, le salut de l’Afrique passera moins par la réhabilitation indifférenciée des pratiques et valeurs ancestrales que par leur requalification/actualisation en un projet nouveau et adapté. Comment croire, aujourd’hui, que le retour à l’analphabétisme, aux savoirs élémentaires comme la superstition ou aux pratiques comme la sorcellerie qui aliènent l’homme aux divinités ou puissances tutélaires en d’empêchant de libérer son pouvoir créateur et l’installe dans l’irrationnel peuvent-ils être, en même temps, source de sa- lut et de développement? De même si les valeurs comme la famille, l’hospitalité, la solidarité peuvent-être évoquées comme des (vertus ancestrales, ce qui fait la singularité de l’Africain, leur simple reconduction ne saurait suffire pour transfigurer la réalité de l’Hommo africanus. Il existe, en effet, écrit Kwame Nkrumah, un des pères du panafricanisme, des solidarités parasitaires, qu’il faudrait réévaluer: Les coutumes qui exaltent les vertus de la famille étendue entretiennent la pratique du népotisme, et font de l’usage de donner et de recevoir des présents, quelque chose de noble et de nécessaire, parce qu’il assure le bien-être de la famille Ces coutumes encouragent paresse et corruption, freinent le développement des capacités, s’opposent à ce sens profond de la responsabilité individuelle dont on a besoin dans une période de reconstruction nationale (...)
Dans la vie économique d’un pays sous développé, les économies gaspillées pour des dépenses d’apparat, pour la célébration des fêtes religieuses traditionnelles, pour des cérémonies de mariage et des funérailles, sont de l’argent jeté à la mer, ni plus ni moins. En somme, plutôt que de retourner aux sources ancestrales pour le salut de l’Afrique, il faut œuvrer de manière critique à faire venir au jour le contenu positif de ce passé, le qualifier à nouveau frais. Il s’agit non d’un simple retour mais d’un recours au passé, qui parfois est indéterminé. Dans la mesure, où la connaissance du passé n’est jamais une connaissance certaine, les coryphées du retour aux sources ancestrales >> ne perdent-il pas plus de temps à l’exhumation de cette Afrique passée plutôt que de la voir telle qu’elle se donne aujourd’hui ? L’homme ressemble plus à son temps qu’à son père et l’histoire doit être une action pour la liberté. L’Africain d’aujourd’hui est irréversiblement marqué comme le dit Kwame Nkrumah par les éléments arabo- musulmans, euro-chrétiens et ceux de l’Afrique traditionnelle. Seule une réconciliation en sa personnalité des trois peut lui être salutaire. Par ailleurs, l’idole des origines peut conduire à un fixisme. L’Africain n’est pas une donnée métaphysique. II n’est pas << donné par ces ethnies, ces forêts, ces savanes, ces coutumes, il n’est pas détenu en elles. Il est à se reconquérir sur elles à se les approprier les transformant >>
Aussi, si nous pouvons reprocher aux religions abrahamiques, notamment au christianisme d’avoir été «plus soucieux de propagande que de la vérité qui libère, plus soucieux de répandre l’image de lui-même que la puissance de résurrection du Christ», il faut néanmoins rappeler que le Christ, n’a jamais demandé à l’homme de se priver de son intelligence, encore moins de cesser de s’interroger. Toutes ses paraboles [...] sont manifestement destinées à faire réfléchir, à mettre en branle notre intelligence interrogative et interprétative» pour rendre le passé intéressant, c’est-à-dire affirmer le primat du présent sur le passé. Pour terminer, rappelons, avec Aimé Césaire <qu’une civilisation, quel que soit son génie intime à se replier sur elle-même s’étiole ». Aussi, des panafricains comme Joseph Ki-serbo, Julius Nyerere, ou encore Cheikh Anta Diop, dont beaucoup se réclament aujourd’hui, n’ont pas eu besoin de renoncer à leur foi au Dieu d’Abraham pour être authentiquement Africain et proposer des voies de salut à notre continent.
RP Rodrigue ABOTSI
Formateur au Grand
Séminaire Benoît XVI de Tchitchao
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