À l’été 2022, au Bénin, notre voisin, pays du vodun, une polémique secoua l’opinion publique, amplifiée par la réverbération des réseaux sociaux, une querelle à propos du rite de présentation des nouveau-nés au monde. Sous prétexte que le rite ancestral de présentation des Jumeaux enfermait ses fidèles dans les rênes du Malin, un prêtre catholique « inspiré par le Seigneur » conçoit un rituel alternatif, inculturé ». L’affaire aurait pu en rester là, sans drame, puisque l’inculturation est une affaire interne tout à fait légitime et nécessaire. Mais le prêtre se vante ensuite sur les réseaux sociaux d’avoir ainsi gagné du terrain sur l’Adversaire, ses pompes et ses œuvres. Le président d’une fédération des cultes vodun s’enflamme, alerte les autorités, menace d’incivilités et dénonce une diabolisation des traditions qui rappelle, dit- il, la rhétorique missionnaire injurieuse et envahissante d’il y a cent-cinquante ans. Je ne résumerais pas notre situation à une polémique singulière à propos d’un prêtre singulier dans un pays singulier. Trop de personnes se dévouent ailleurs, autrement, admirablement pour qu’on puisse réduire leur labeur à un fait divers. Mais, à supposer même que personne ne s’en soit indigné, le jugement du prêtre en question n’aurait pas manqué de questionner: comment peut-il juger ainsi, à l’emporte- pièce, ce qui a nourri, accompagné et fait vivre ses ancêtres durant des siècles ? D’où tien -il l’assurance de comprendre le rituel des jumeaux mieux que tous ses ancêtres réunis ? Devenir chrétien doit-il toujours s’accompagner d’un si flagrant manque de respect à nos ancêtres ? Le malentendu dans cette affaire, le point que j’aimerais discuter dans ce qui va suivre est le suivant : comme ce prêtre béninois, la théologie africaine a trop longtemps confondu inculturation et dialogue avec les religions traditionnelles africaines (RTA). Les deux ne sont pas la même chose et leur distinction est non seulement nécessaire, mais elle pourrait per- mettre de redonner une vigueur renouvelée à l’un et à l’autre, mais surtout de vivre une foi qui ne soit pas une insulte permanente à l’ancêtre.
D’où venons-nous? Ou pourquoi l’inculturation n’est pas un dialogue?
Le titre de ce papier, « Après l’inculturation », ne signifie donc pas qu’il faut absolument abandonner l’inculturation. Mais il signifie bel et bien que, en matière de dialogue avec les RTA, l’inculturation ne rend que de mauvais services. Il y a plusieurs raisons à ce jugement qui peut paraître sévère. J’en ai plusieurs, mais j’en donnerai quatre.
1. Il y a d’abord une raison pratique qui s’énonce comme suit: l’inculturation a la forme d’un monologue. Quand un chrétien décide d’adapter chrétiennement le rituel des jumeaux (ce qui en interne est tout à fait légitime), il croit parler avec son ancêtre mais, en réalité, il parle avec lui- même, il tente de dépasser la déchirure interne qu’il éprouve. En effet, quand il en arrive là, c’est qu’il a déjà choisi sa nouvelle vie de chrétien, et on peut se demander si, depuis sa nouvelle maison, il est encore capable d’avoir un jugement juste, équilibré, empathique sur ce qu’il a quitté avec perte et fracas. La situation des premiers théologiens africains était semblable et, par conséquent, inconfortable: ils prétendaient défendre l’ancêtre qui avait été bafoué par les missionnaires, mais ils ne le faisaient pas en tant qu’adeptes de sa religion, mais en tant que chrétiens. Ils avaient beaucoup contribué à nettoyer l’ancêtre, mais ils étaient obligés de continuer à dire que ce dernier était moins propre que le christianisme.
2. Mais la difficulté ne venait pas que des Africains. C’est une difficulté propre au christianisme sous la forme où nous l’avons reçu, il ne sait pas entrer en dialogue. Le théologien camerounais

Eboussi Boulaga l’accusait d’avoir une «posture de dernière instance». Cela veut dire ceci entrer en dialogue avec un musulman, par exemple, c’est toujours risquer, à la fin, d’être converti à l’islam. Entrer en dialogue véritable avec l’ancêtre, c’est toujours risquer, à la fin, de devenir un prêtre vodun. Mais le christianisme n’aime pas prendre ce risque. Il entre donc toujours dans une sorte de faux dialogue en postulant dès le départ qu’il aura raison à la fin, en se positionnant donc dès le départ, en dernière instance. On a donc toujours l’impression qu’en matière de dialogue, il fait semblant.
3. C’est pourquoi, l’inculturation n’arrive pas à être un vrai dialogue. Quand elle revient à la maison de l’ancêtre pour dialoguer, équipée des lunettes chrétiennes, c’est elle qui décide ce qu’il faut garder et ce qu’il faut jeter. Elle repose sur un modèle marchand, comme si les cultures africaines étaient un grand marché sur lequel on pouvait prendre ce que nous jugions être du bon grain et laisser ce qui, à notre sens, est de l’ivraie. Pour me répéter, ce geste est compréhensible en interne; mais prétendre que c’est du dialogue, c’est comme si on choisissait de dialoguer seulement avec les jambes de l’ancêtre parce que sa bouche ne nous plaît pas. Toutes ces raisons ont conduit Tinyiko Maluleke, l’un des plus grands théologiens sud- africains contemporains dans un papier paru il y a vingt-cinq ans, å inviter les théologiens africains à initier, enfin, avec les RTA, un dialogue qui, dit- il, n’avait jamais commencé. Et ce n’est pas une boutade. «Les RTA continuent d’être réduites au silence et exclues du discours religieux actuel de diverses manières. Les théologiens chrétiens sont les principaux coupables à cet égard se posant souvent en «porte- parole des RTA ou en rédacteurs sympathiques ou satisfaits de leur nécrologie, dans un désir de les enterrer trop tôt» dit-il.
Où en sommes-nous ? Ou puisque l’autre sera toujours là
On aura remarqué que je n’ai pas cité ma quatrième raison. Elle me semble mériter un paragraphe à part, parce qu’elle est le cœur du problème. Pour la résumer avant de lui donner une forme théorique, je dirais simplement ceci l’Église est une mère qui ne fait pas d’enfants elle-même; elle adopte les enfants des autres; mais, dès le lendemain de leur adoption, elle les encourage vive- ment et leur impose même d’oublier la maison d’où ils sont venus.
Cette situation a été particulièrement complexe en ce qui concerne l’Afrique. À la différence des autres continents et de les cultures (l’Asie en particulier ), l’Afrique a été et est toujours considérée comme une terra nulla: la terre du rien. Ses cultures seraient seulement l’embryon de la vérité, l’enfance du monde, ou la nuit de l’histoire comme dira Sarkozy à Dakar ou, sous d’autres formes, Macron à Ouagadougou. Comme écrit Achille Mbembé, dans Critique de la raison nègre, l’Afrique est considérée comme l’ univers par excellence des choses incomplètes, mutilées ou tronquées, son histoire se réduisant à une suite d’échec de la nature dans sa recherche de ce que l’on appelle «l’homme» ». Dans cette logique, pendant longtemps, on a simplement patiemment attendu que tout ce que l’Afrique prétend avoir produit disparaisse de lui même et fasse place à autre chose, aux choses vraies, à la réalité pleine dont elle n’était que l’ombre. Dans African Catholics, un livre fascinant sur les débats passionnés qui agitèrent les milieux catholiques d’Afrique francophone à la veille des indépendances, l’historienne Elizabeth Foster écrit que l’on était persuadé que «l’un des aspects clé de l’avenir du catholicisme [sur le continent] serait sa capacité à survivre, pour ne pas dire à prospérer, dans des régions en majorité musulmanes, ainsi que son habileté à atteindre les populations animistes restantes avant l’islam (car nul ne considérait l’animisme comme capable de résister à l’une ou l’autre de ces croyances monothéistes)». Je rapporte cette citation en raison de la phrase entre parenthèses, Car, c’est cette sorte de conviction gratuite sur l’incapacité des RTA à exister à l’avenir qui expliquent qu’on s’est intéressé à de faire cohabiter l’inculturation plus qu’au dialogue, et que les poussées actuelles de néo-panafricanismes et de néo-traditionalismes, les festivals du vodun ici et là, nous prennent presque par surprise.
À ce point, ma quatrième raison se dédouble en deux qui dépendent intimement l’une de l’autre. Il y a d’abord la question théorique du dialogue. Comme on l’a dit, l’Église est une mère qui donne un nouveau Père à ses enfants adoptés puis les encourage à oublier leur premier père (pour la raison que le grand-père va finir par disparaître de lui-même). Il n’est déjà pas très chrétien d’espérer simplement qu’il crève. Mais les faits montrent aussi qu’il est dur à cuire. Et la question nouvelle qu’il s’agit de penser est la suivante peut-on faire une théologie qui fonde la légitimité d’avoir deux maisons, de faire cohabiter les deux pères sans que l’un jure la mort de l’autre ? Mais cet aspect théorique est rendu plus urgent par l’aspect politique de la même question: pouvons-nous vivre en paix avec et à côté des autres avec l’idée que leur seul choix est de disparaitre un jour et nous rejoindre ? On voit bien en quoi ces questions sont indignes du christianisme et imposeraient à elles seules la nécessité d’une reprise des concepts de notre penser et de notre agir. Autrement dit, il ne s’agit pas de le faire pour montrer aux autres qu’on est devenus gentils. C’est la façon de nous auto-comprendre et de nous situer dans les sociétés ïP nous sommes qui nous impose d’ajuster le langage de notre théologie.
Et après? La double appartenance dans une perspective nouvelle
Il est facile de nommer les problèmes. Prétendre avoir les solutions n’est en général qu’une prétention. Je serais donc heureux si, à ce point, le lecteur est d’accord avec moi sur le diagnostic. Ce qui va suivre maintenant n’est qu’une proposition que, pour approfondir, j’invite le lecteur à découvrir dans Les ancêtres et les dieux (éditions Le Masque Noir) livre que j’ai coécrit avec le théologien togolais Benjamin Akotia. Le défi est celui d’une Église qui, par reconnaissance pour ceux qui lui donnent des enfants, n’encouragerait pas ces derniers à oublier la maison d’où ils viennent, une théologie qui penserait, de façon nouvelle, la double appartenance: une maison où l’on serait chez soi et une où l’on serait hôte. Le lecteur sursaute sûrement à cette seule idée de la double appartenance. Et il y a des mots comme celui-là qui paralysent la réflexion parce qu’ils dessinent des frontières à ne pas franchir. Les considérer sous un nouveau regard ne veut pas dire qu’on veut se passer des frontières mais qu’on tente de les ajuster, de les redessiner ailleurs. Dans ce cas précis, il faudrait un effort pour distinguer la double appartenance de la double pratique et ce seul point serait déjà un défi de taille. En fait, ce qui caractérise le peuple de Dieu, c’est qu’il est un peuple sans terre propre, un peuple qui renonce au monde pour devenir l’hôte du monde, qui renonce à la terre des ancêtres pour devenir l’hôte des ancêtres. Ce que permet la Révélation, ce n’est donc pas un rejet de l’ancêtre (ou du monde), mais un renoncement à ses biens afin de devenir volontairement étranger chez soi -même, tout en étant l’enfant, de se faire recevoir désormais comme un étranger, comme un hôte. L’une des audaces les plus typiques de la théologie africaine des cinquante dernières années, fut le défi de penser le Christ comme l’ancêtre des chrétiens (chez Anselme Sa- non et, surtout, Charles Nyamiti et Benezet Bujo et, à partir de là l’Église comme famille de cet ancêtre). Mais même cette audace a eu deux limites d’un côté, on a fait du Christ un super-ancêtre (Bujo parle de «Proto-ancêtre»), c’est-à-dire autre chose qu’un ancêtre tout court; de l’autre, on a fait de nos ancêtres des chrétiens anonymes (Bujo parle de «nos-ancêtres-ces- saints-inconnus»), c’est-à-dire autre chose que des ancêtres, tout court. Des deux côtés, on a annulé l’ancestralité . Et là se trouve à mon avis un défi nouveau sur les épaules des anciens, il s’agit de penser l’ancestralité tout court, le Christ, qualitativement différent certes, mais à égalité anthropologique avec l’Ancêtre, afin de penser la double appartenance des fils et filles qui se réclament de l’un et de l’autre. Pour que l’un des ancêtres ne conduise pas à mépriser l’autre, voilà un des défis qu’il nous faut affronter. Des deux ancêtres, le nouveau donne la nouvelle filiation mais l’ancien maintient le lien avec les frères qui ne nous ont pas suivis et dont nous sommes devenus justement étrangers aux coutumes afin d’en être les hôtes. Et, pour conclure là où nous avons commencé, c’est-à -dire au Bénin, voici un extrait du discours du Pape Jean-Paul Il lors de sa deuxième visite au Bénin, quand, rencontrant des «disciples du vaudou», il leur dit: Vous êtes fortement attachés aux traditions que vous ont léguées vos ancêtres. Il est légitime d’être reconnaissant envers des aînés qui ont transmis le sens du sacré, la croyance en un Dieu unique et bon, le goût de la célébration, l’estime pour la vie morale et l’harmonie dans la société. Vos frères chrétiens apprécient, comme vous, tout ce qui est beau dans ces traditions, car ils sont, comme vous, des fils du Bénin. Mais ils sont également reconnaissants à leurs ancêtres dans la foi », depuis les Apôtres jusqu’aux missionnaires, de leur avoir apporté l’Evangile. Il ne faut pas beaucoup d’efforts pour retrouver dans ce petit texte noyé dans la rhétorique des discours officiels ce que nous avons nommé ici la double ancestralité. Parmi les critiques actuelles du christianisme africain, l’argument qui considère qu’il est une religion étrangère et donc à bannir à quelque chose de la paresse intellectuelle. Le christianisme n’est pas plus étranger à l’Afrique que le téléphone portable ne lui est étranger. On ne peut pas dire étrangère à l’Afrique, une religion dont vivent près des deux tiers de sa population. Par contre, que ceux qui se convertissent deviennent étrangers à leurs coutumes signifient simplement qu’ils en deviennent, aussi et par conséquent, les hôtes. Que cela impose alors de donner forme africaine au christianisme, voilà où les critiques actuelles nous poussent à faire œuvre d’ «inventivité» comme dirait le théologien congolais Léonard Santedi. Car, ces critiques ne font que soulever des questions aux- quelles nous n’avons toujours pas encore répondu.
Père Léonard
KATCHEKPE
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