Du 18 au 28 juillet 2025, a eu lieu au Centre TILITU LAB, situé dans l’enceinte de la Maison des Jeunes de Kara, une exposition collective d’art plastique intitulée « Kondotu ». L’événement, qui s’est tenu parallèlement aux luttes Evala 2025, a permis de présenter aux jeunes kabyè le processus et l’importance de « Kondotu ». Ceci à travers le vernissage, l’exposition, les présentations et une conférence-débat autour du thème «Kondo dans la Cité».
Donnant le ton du démarrage de l’exposition le samedi 19 juillet dernier, le directeur régional des arts et de la culture de Kara, M. Kodéma Maana, représentant la ministre de la Communication, des Médias et de la Culture, a félicité les initiateurs de cet événement qui, selon lui, répond parfaitement à la politique culturelle du Président du Conseil que pilote le ministère de la Tutelle. Pour Kodéma Maana, cet événement vient à point nommé en cette période où se déroule la plupart des initiations traditionnelles des jeunes kabyè. Ceci, estime-t-il, permet aux initiés et même à leurs parents d’approfondir leur connaissance sur le sens des faits et des gestes des rites initiatiques.

L’initiation traditionnelle des jeunes a toujours constitué un élément moteur de fondement, de diffusion et de conservation des valeurs culturelles ancestrales. Dans la pratique, ces initiations traditionnelles comportent un engagement personnel et un aspect communautaire. Pour Mme Atafèinam BELEI, promotrice de l’événement, qui s’est réjouie de la réussite des activités et surtout de l’engouement et de la satisfaction des visiteurs, c’est un engagement et un sacerdoce visant à faire connaître la réalité des rites « Kondotu » à la génération présente et à la transmettre également aux générations à venir par le biais des tableaux d’art.
Pour y parvenir, Panèssè BAMAZI, Essowè HASSOU, Sim KALAO, Essodina BAKOUBOLO, Manèzinesso ASSOTI, Soou ATTITI, Soussadèma TAGBA, Koussémou N’KATCHAO, Mébinisso TAGBA et Abalo FARAM, tous artistes de Kara, se sont donnés corps et âme durant des semaines pour présenter des œuvres magnifiques. C’est à l’œuvre qu’on reconnaît l’artisan, dit-on souvent. Et leurs sacrifices semblent porter leurs fruits. En témoignent la qualité des tableaux exposés et l’affluence des visiteurs.

En famille, en groupe ou individuellement, beaucoup de visiteurs ont défilé pendant sept jours devant les tableaux d’art sur lesquels sont retracées toutes les étapes originales de l’initiation de « Kondotu ». Une occasion pour ces derniers de suivre avec intérêt l’histoire du peuple kabyè et surtout les rites initiatiques « Kondotu » expliqués par Mme Atafèinam BELEI, promotrice culturelle / commissaire d’exposition, présidente de l’Association ART HERITAGE CULTURE et ses collaborateurs.
À la fin de son périple à travers les tableaux d’art, Essowè n’en revenait pas de la richesse énorme cachée dans la culture Kabyè qu’il venait de découvrir.

«Je suis très émerveillée ce soir par rapport à tout ce que je viens de voir, j’ai eu assez d’éclaircissements sur beaucoup d’aspects de la tradition kabyè dont nous n’étions pas informés… c’est quelque chose de très riche que vous nous avez exposé dans ce lieu. Nous souhaiterions vivement que tout le monde puisse voir toutes ces merveilles que vous avez fait découvrir», se réjoui-elle.
«Je tiens d’abord à dire un sincère merci à tous nos aînés artistes qui ont fait de bons boulots, ce n’était pas facile mais ils ont pu donner le meilleur d’eux-mêmes pour nous expliquer de mieux en mieux la culture kabyè, ça va nous aider beaucoup», a salué une jeune amoureuse des arts plastiques.

Pour Barcola, cette exposition est un moyen efficace pour la transmission générationnelle.
«C’est ma première fois d’assister à ce genre d’exposition et c’est une fierté totale de connaître vraiment notre origine. Présentement, s’il n’y avait pas cette exposition, comment aurions-nous su comment nos ancêtres avaient mené leur vie ? Ces étapes que nous avons ici sont vraiment appréciables, c’est très intéressant. Je vous encourage à continuer avec d’autres aspects de nos cultures pour permettre à nos enfants et petits-fils d’avoir une idée de l’histoire de leur peuple.»
La conférence-débat, qui était l’un des temps forts de l’exposition, a mobilisé un grand public de Kara, au devant duquel se trouvaient les responsables régionaux, préfectoraux et communaux en charge des arts et de la culture, des professeurs des universités du Togo et des étudiants en histoire, sociologie et anthropologie.

Au-delà de la valorisation, surtout de la pérennisation et de la transmission de la culture kabyè à sa jeunesse d’aujourd’hui et de demain, les rites peuvent servir de formation d’une armée de réserve pour le Togo moderne.
Pour le conférencier, Missimba WEMBOU, historien spécialiste du patrimoine culturel et des civilisations africaines, assistant au département d’Histoire de l’université de Kara : «Les rites, par essence, sont un canal de transmission des valeurs ancestrales et des pratiques qui existent depuis l’existence des peuples. S’agissant donc des peuples kabyè, il y a plusieurs rites, dont l’un des plus importants demeure celui de «kondontu». Ces rituels, qui étaient faits et qui se font aujourd’hui, visent à former des guerriers qui doivent défendre la cité, parce que le pays kabyè était en proie aux pressions extérieures. Mais aujourd’hui, le Togo, qui est un État moderne centralisé avec une puissance publique et une armée républicaine, les kondon n’ont plus vocation à aller combattre, mais peuvent servir d’armée de réserve au cas où il y a des attaques. On est en droit de compter sur eux, parce qu’étant initiés à l’art guerrier pour défendre la cité, ils peuvent valablement jouer ce rôle», a-t-il ajouté.
Comment faire pour attirer les jeunes Kabyè à Kondontu ?
«Je lance un appel d’abord aux parents, qu’ils soient à la diaspora ou sur le plan national, pour qu’ils comprennent que les enfants qu’ils mettent au monde doivent s’enraciner dans leur culture, dans leur terroir et à travers l’initiation. Il faut que les parents comprennent que même s’ils n’ont pas été eux-mêmes initiés, ils doivent faire initier leurs enfants, parce qu’aujourd’hui, face à l’agression mondiale des cultures importées, il est essentiel que les enfants soient enracinés. Il faut donc faire la promotion, communiquer, sensibiliser et inciter les parents à comprendre le sens de l’initiation et les inviter à vraiment accepter cette initiation pour faire vivre ces réalités ethnographiques et historiques à leurs enfants, de manière à préserver ces cultures qui, malheureusement, se perdent aujourd’hui», a exhorté l’historien spécialiste du patrimoine culturel et des civilisations africaines.
Place et rôle du Kondo dans la société kabiyè
Le pays kabiyè fut une région où les différents groupements territoriaux se faisaient la guerre pour l’occupation de l’espace vital ou pour d’autres causes. Aussi, tenait-on compte de la formation « militaire » dans l’éducation des jeunes gens, le but des initiations étant d’avoir des combattants capables de défendre la communauté. Ainsi, la société kabiyè est organisée en classes d’âge masculines et féminines qui donne lieu pour le garçon à une initiation en deux temps : évatou vers 18 ans et kondotou vers 25 ans et leurs assigner des rôles dans leur communauté. Ces initiations ont pour but d’intégrer le jeune homme dans sa société et de faire progressivement de lui un membre à part entière de son tètou. Elles permettent aussi de distinguer un enfant d’un adulte, un cadet de son aîné.
Au plan territorial, la Cité kabiyè est d’abord un lieu protégé vis-à-vis de l’extérieur par ses guerriers-défenseurs Kondona ; elle est un ensemble de petites sections territoriales, ayant chacune à leur tête un leader, dirigeant les opérations de défense et de protection des gens de la section. Au mythe de fondation du peuple, répond le grand rituel quinquennal d’initiation des Kondona : pour la première fois, l’initié va accéder au lieu saint commémorant l’installation de l’Ancêtre Fondateur et recevoir l’onction de terre ancestrale qui consacre sa citoyenneté; en sa qualité de chef de foyer, il sera le successeur de la lignée des Pères. La jeune fille kabiyè, de son côté, par l’initiation, devient femme ; elle quitte alors sa famille pour rejoindre celle de son fiancé. La Cité du Pays Kabiyè est un espace protégé par la classe d’âge de ses guerriers défenseurs, les Kondona ; ceux-ci, sous la conduite de leurs aînés de la précédente promotion, les agoulai, assurent la défense du territoire et de ses habitants contre les attaques du dehors. Ils ne constituent pas un corps spécialisé permanent ; d’abord le guerrier ne cesse pas d’être cultivateur et il participe aux grands travaux agricoles ; ensuite tout homme devient guerrier quand il est initié Kondo : tous les cinq ans il y a une nouvelle promotion. Au plan social, la Cité est l’ensemble de ses résidents se rattachant patrilinéairement à l’un de ses ancêtres fondateurs. Dans toute Cité, il y a au moins deux clans dont l’un est le plus ancien ; chaque clan est ramifié en deux ou plusieurs lignages, constitués de plusieurs familles patriarcales. Les affaires à l’intérieur du clan sont réglées par les chefs des différentes communautés parentales, les affaires de la Cité par l’assemblée des Grands, les Aînés qui s’imposent par leur vertu et sagesse. Le pouvoir temporel se trouve finalement distribué entre ceux qui détiennent la force pour défendre la Cité, les Kondona, et ceux qui détiennent la puissance de la parole pour concilier, apaiser et redresser les torts. La Cité circonscrit ainsi un espace de paix et de droit soumis à la justice des Dieux et à l’arbitrage des Grands. Les symboles qui portent le message précis, expriment, au niveau de l’homme, ce qui se joue chez les ancêtres et chez Dieu. Ils jettent à la fois, à divers niveaux, des éléments faits pour se compléter. Aussi, le symbolisme de l’initiation du jeune garçon kabiyè, kondotu, porte en lui cette dynamique, à savoir : il prend le jeune garçon dans sa sa phase sociale d’apprentissage de l’endurance et de la maturité pour l’acheminer à un savoir-faire, un savoir-vivre, un savoir-être au plan de la défense de la Cité, économique, politique et religieux. Son rythme obéit à la même loi : continuer à insérer socialement l’initié, d’une manière progressive et promotionnelle, grâce à un certain nombre de valeurs, livrées au fil du temps à travers l’initiation.
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« Le fait d’avancer en âge est rigoureusement solennisé pour une initiation appropriée. Et à chaque génération initiée correspond l’enseignement de certaines connaissances indispensables à la stabilité de la tribu autant dire de l’État.»
En effet, dans cette société sans pouvoir central, l’initiation a une haute portée éducative, car elle demeure le moyen par lequel la société transmet les valeurs régulatrices de la vie. Cette conception de l’éducation n’est que le reflet de la structure strictement gérontocratique de la société dont le système éducatif fondé sur l’initiation est le garant. En réalité, la société kabiyè dans sa forme traditionnelle est hautement stratifiée surtout du côté masculin, avec des classes d’âge ayant chacune un rôle déterminé dans la communauté. Cela favorise l’ordre et la stabilité dans cette structure qui lui empêche la confusion et l’usurpation de rôle. On comprend alors qu’elle est plus complexe et d’une longue durée chez l’homme. C’est sur lui que reposent les grandes tâches publiques et familiales telles que la chasse, la guerre, les jugements, les sacrifices et les travaux champêtres. L’action éducative qui va forcément de l’adulte au jeune, du plus âgé au moins âgé explique aussi le fait qu’au cours de l’initiation à tous les niveaux, on ne laisse jamais les candidats à eux-mêmes. Au-delà de l’acte personnel, c’est toute la communauté qui s’engage. Ils sont toujours accompagnés d’aînés en âge et en initiation qui leur servent de guides ou d’éclaireurs. Ainsi, les évala ont pour guides les sangaying (ceux qui viennent de sortir de la classe des évala) et les ésakpaa (ceux qui attendent l’année de waah pour entrer dans celle des Kondona) ; ceux des Kondona sont les agoula (sages ou hors-classe) ; du côté des akpéma, ce sont les kpangbaming (anciennes akpéma). Par ailleurs, en pays kabiyè les rites initiatiques confèrent une certaine identité aux initiés. On reconnaît par exemple l’évalou par trois tatouages au dos ou aux épaules et deux tatouages à la tempe (gauche ou droite) de la jeune fille initiée akpedu. De l’intérieur, les initiés de la même année forment une identité distincte de leurs successeurs et de leurs prédécesseurs. Ils se considèrent comme une marque vivante de l’initiation de cette année-là donc une promotion. De l’extérieur, ces rites qui connaissent la consommation de la viande du chien chez le jeune garçon évalou forgent une identité du peuple kabiyè tout entier. Le Kabiyè, c’est le mangeur du chien pour une double raison. D’une part, il l’élève pour l’aider dans ces activités de chasse et de garde de la maison ; il en devient ainsi son compagnon de tous les jours. D’autre part, il l’élève pour des raisons rituelles en ce sens que la consommation de la viande du chien par le jeune initié marque son passage de l’adolescence à l’âge adulte, véritable homme. Au total, l’initiation apparaît comme le prolongement et la phase explicite d’une action d’intégration de l’homme à la société, action qui commence dès la naissance avec l’apprentissage des activités familiales ; se poursuit entre dix-huit (18) et vingt-cinq (25) ans avec l’initiation à la responsabilité familiale et au devoir civique. En effet, l’importance des sosa « anciens », qui par leur expérience, sont les gardiens de mœurs et coutumes laissées par les aïeux n’est plus à démontrer. Ils constituent par leur sagesse, l’élément clé qui dirige la société.
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